Après les formations en ligne, les examens en ligne ?

Après les formations en ligne, les examens en ligne ? L’université de Caen-Normandie tente l’expérience depuis deux ans. Pierre Beust, directeur du centre d’enseignement multimédia universitaire de l’établissement et expert auprès de la mission de la pédagogie et du numérique pour l’enseignement Supérieur revient sur ce projet et ses enjeux, en amont de la conférence EducPros du jeudi 19 octobre 2017, dédiée à la transformation digitale.

La télésurveillance à domicile d’examens est à l’essai depuis deux ans à l’université de Caen Normandie. À quels profils d’étudiants proposez-vous cette solution ?

Nous ciblons les étudiants inscrits dans nos formations à distance. Depuis le début des années 2000, grâce au e-learning, ces cursus ont vécu un changement énorme de paradigme et de méthode.

Pour certains de ces étudiants, venir à l’université est tout simplement impossible…

En effet. Certains sont très éloignés géographiquement. Pour ces derniers, des relais locaux, via les ambassades ou les lycées français, peuvent être déployés. Mais la distance, c’est aussi un étudiant qui n’est pas disponible aux horaires d’examens, parce qu’il travaille, par exemple. Ce qui en pousse certains à ne se présenter qu’aux séances de rattrapage du mois de juin, pour limiter les frais de déplacement. Ce qui n’est satisfaisant pour personne…

Dans la littérature, cette situation fait appel à un concept : l’alignement pédagogique. Il consiste à “aligner” les modalités et les objectifs de la formation sur la façon dont on conduit l’évaluation. Or, lorsqu’on demande à des étudiants “à distance” de venir se présenter à l’université pour passer leur examen, cet alignement pédagogique est rompu. Ce n’est pas aux gens d’adapter leur vie à l’enseignement supérieur. Au contraire, c’est à l’enseignement supérieur de s’adapter à leur vie.

En 2015-2016, dans le cadre d’un examen C2i (certification informatique et Internet), vous avez expérimenté la télésurveillance d’épreuves sur 55 élèves. Les étudiants étaient-ils volontaires ?

Oui. Nous leur avons demandé : “Avez-vous déjà passé un examen en pyjama ?” 55 d’entre eux ont accepté de jouer le jeu ! Un an plus tard, nous avons décidé de réitérer l’expérience sur un autre cursus en e-learning, un master 2 en management du social et de la santé. Cette fois-ci, 50 étudiants ont passé tous leurs partiels en télésurveillance. Soit, sur les trois sessions, 189 examens réalisés.

Ce n’est pas aux gens d’adapter leur vie à l’enseignement supérieur. Au contraire, c’est à l’enseignement supérieur de s’adapter à leur vie.

Comment cette télésurveillance se déroule-t-elle ?

Nous nous sommes rapprochés d’un prestataire spécialisé en la matière, Proctor U, une société américaine, car nous n’avons pas trouvé d’équivalent en France. Nous, établissement, avons accès à un back-office via lequel nous paramétrons les conditions de surveillance : horaires de l’examen, droit à une pause pendant l’épreuve, autorisation de documents, etc.

Ensuite, un surveillant, francophone, fait passer l’examen à l’étudiant. La relation s’établit par webcam. Avant de commencer l’épreuve, le surveillant demande à l’élève de filmer la pièce dans laquelle il se trouve et de lui montrer, avec un miroir, son écran d’ordinateur. L’objectif est de minimiser tout risque de triche.

Durant l’épreuve, si l’étudiant sort des clous, l’examinateur le signale de vive voix. Et il produit un rapport d’incident, transmis à l’université. À nous, ensuite, de décider de valider ou non l’épreuve.

Quels sont les résultats de ces deux premières expérimentations ?

Ils sont positifs et ils nous encouragent à poursuivre. Les taux de réussite à ces examens sont similaires à ceux réalisés sur table. De plus, nous n’avons pas observé de cas de triche. Quand on parle d’examen à domicile, le premier réflexe est de se dire : “Cela va être trop facile de tricher”. Mais on oublie que l’examen sur table n’est pas, non plus, exempt de dérives.

Selon les statistiques que nous avons recueillies, 70 % des étudiants estiment qu’il leur paraît plus complexe de tricher à domicile que dans une salle. Car la webcam est à 20 centimètres d’eux… Et elle ne s’arrête jamais de tourner !

Être filmé chez soi, n’est-ce pas déstabilisant ?

Nous leur avons posé la question : n’est-ce pas, notamment, une pratique trop intrusive ? Seulement 2 % ont répondu par l’affirmative. Plus surprenant, 90 % d’entre eux affirment que l’absence d’enseignant durant l’épreuve n’est pas un problème. Ils jugent même la télésurveillance moins stressante qu’une session d’examens sur table !

90 % des étudiants affirment que la télésurveillance est moins stressante qu’une session d’examens sur table.

Quel est le coût d’un tel protocole ?

Dans le cadre de cette expérimentation menée avec Proctor U, une heure de surveillance, pour un étudiant, est facturée 17,50 dollars à l’université (environ 14 euros). Tout cela peut varier, selon les partenaires, selon le nombre d’étudiants concernés, etc.

La première année, l’examen du C2i a été entièrement financé par l’université de Caen-Normandie. En 2016, nous avons pu compter sur une dotation obtenue via l’AMI (appel à manifestation d’intérêt) lancé par le ministère et dédié à la transformation pédagogique et numérique des établissements.

Désormais, nous sortons de l’expérimentation et lancerons, cette année, un appel à marché public. L’objectif est de trouver un prestataire, pour atteindre un régime de croisière et étendre cette offre à d’autres formations en e-learning.

Vous le disiez, la pratique de l’examen à distance est encore rare. Comment est-elle encadrée juridiquement ?

Un décret d’application de la loi pour une République numérique, en date du 24 avril 2017, a fait évoluer le Code de l’éducation. Les enseignements délivrés dans le cadre des formations des établissements d’enseignement supérieur peuvent être dispensés “soit en présence des usagers, soit à distance, le cas échéant, sous forme numérique, soit selon des dispositifs associant les deux formes”, est-il précisé dans le texte.

Quant aux examens en ligne, ils sont autorisés, dès lors que la vérification de l’identité des candidats et des conditions de déroulement de l’épreuve a été effectuée.

Enfin, sur la question cruciale de la gestion des données personnelles, le ministère travaille avec la CNIL, pour établir un schéma directeur des espaces de travail, spécifique à l’enseignement supérieur. Ce document, qui devrait être finalisé à l’automne, fixera un cadre commun et simplifiera la vie des établissements souhaitant se lancer dans une expérimentation identique à la nôtre.

Source : http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/telesurveillance-d-epreuves-avez-vous-deja-passe-un-examen-en-pyjama.html

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